DU GRAAL AU THÉÂTRE : UN TERRAIN D'AVENTURES !
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    François Rancillac, metteur en scène
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    François Rancillac, metteur en scène

    François Rancillac, metteur en scène

"Pour mémoire : Joseph d’Arimathie a obtenu de Ponce Pilate l’autorisation de récupérer le corps de Jésus, qui vient d’expirer au Golgotha. Il recueille son sang dans un vase : ce sera le Saint-Graal. Pour le protéger, Joseph, son beau-frère Bron et sa sœur Enygeus traversent la mer à bord d’une grande chemise, dont la manche relevée sert de gouvernail. Ils erreront ainsi des années durant, de villes en continents (en passant par Rome, le temps de convertir l’empereur Vespasien), jusqu’à aborder enfin la terre de Bretagne, où règnent les dieux celtes, d’ailleurs peu ravis de l’arrivée de ces nouveaux missionnaires… Usant de magie, ils pousseront Bron dans les bras d’une fée rousse, tandis que Joseph forniquera avec sa propre sœur ! De cet inceste fondateur sortira toute une lignée, la Chevalerie céleste. Perclus de culpabilité et reclus en leur château de Corbenic, Bron (le « Roi pêcheur ») et Joseph attendront désespérément qu’un pur et preux chevalier de passage les interroge sur la signification de ce vase, de cette épée qu’on présente à tout étranger. Il faudra dix-sept générations pour que le jeune Galaad ose poser la question, pour qu’advienne enfin la rédemption…

Pendant ce temps, du côté de Logres, Merlin, fils d’un démon incube et d’une servante, Merlin l’enchanteur qui connaît l’avenir et la fin de toute chose, pousse sur le trône le jeune Arthur, fils naturel du roi Uterpendragon, qu’il faudra initier tant bien que mal à l’exercice du pouvoir et de la guerre, en réunissant autour de la « Table ronde » les plus valeureux chevaliers du royaume. Par contre, inutile de lui enseigner l’amour : le jour même de son couronnement, Arthur batifole avec la ravissante Anna, ignorant qu’elle est sa propre sœur ! La faute incestueuse est ainsi redoublée, et ce sera la Chevalerie terrestre. Etc etc…

Tout est là, des aventures féériques et merveilleuses du « cycle du Graal », qui enchanta l’Europe entière pendant des siècles : Escalibour, Genièvre, Lancelot, Perceval, le Chevalier vert, Gauvain, Galehaut, la Dame du lac, la fée Morgane, les prophéties de Merlin, son amour fou pour Viviane, les dragons, les sorcières et leurs doux sortilèges, la Bête glapissante, le Château à l’épée, la forêt de Brocéliande… : mille histoires, presque des mythes, racontées sous mille versions depuis le fin fond du Moyen-Âge, que deux immenses écrivains complices, Jacques Roubaud et Florence Delay ont repris à leur compte, dans un souci de libre fidélité aux textes médiévaux : car selon eux, le cycle du Graal s’écrit encore et toujours à l’infini, et ils ne font que s’inscrire dans la déjà longue lignée des « scribes » qui l’ont poursuivie à leur manière, tels Dante, Cervantès, Rabelais, Joyce, Apollinaire, Borgès et tant d’autres (leur texte fourmille de citations !). Entre 1973 et 2004, ils ont ainsi réinventé l’entièreté du cycle (624 pages !) sous la forme d’un arbre à dix branches, dix pièces de deux heures chacune, qui retracent en les entrelaçant les multiples aventures de ces deux chevaleries fondatrices de notre imaginaire occidental.

Dans ce texte « énhaurme » et quasi impossible à représenter dans son intégralité (?), il y a pour les comédiens une matière extraordinaire à jouer, à explorer, où se mêlent sans prévenir scènes de guerre, d’amour, digressions politiques, clins d’œil à notre actualité, épopées, rêves, chansons, lamentations funèbres, flash-backs, plaisanteries salaces, tragédie, fulgurances surréalistes, etc. Tous les théâtres peuvent ici être convoqués : théâtre épique, lyrique, tragique, comique, marionnettes, pantomime, masque, chant, etc. Roubaud et Delay, amoureux fous de ces récits et de leurs langues (si multiples et si vives), font sans cesse voyager l’écriture d’hier à aujourd’hui, des parlers médiévaux (avec emprunts au gaëlique, à la langue d’Oc, au vieil allemand,…) jusqu’au français « moderne », avec une virtuosité déconcertante. Un autre défi pour les acteurs !

Leur « Graal-Théâtre » est aussi une profonde louange à la vie comme écriture et à l’écriture comme aventure. Qu’est-ce que « l’Aventure », sinon ce défi posé à tout chevalier digne de ce nom : dire sans hésitation « oui » à tout ce que la vie propose sur le chemin, qu’il s’agisse d’aller batifoler dans l’herbe avec une fée accorte ou d’affronter le dragon le plus terrible qui soit ? Ce « oui », cette affirmation première à la vie, à l’innocence de la vie, par-delà toute morale culpabilisante, est sans doute la plus belle des réponses à la douleur sans fin du Roi Pêcheur…"

François Rancillac

François Rancillac,
Metteur en scène
directeur du Théâtre de l’Aquarium

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