PRÉSENTATION DE SAISON 10-11 - DISCOURS DE F. RANCILLAC

Introduction de François Rancillac
lors de la présentation
de saison 2010/2011 :

"Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui
se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient
quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se
coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre,
repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt
qui le recherche... ".

« Discours de la servitude volontaire » d’Étienne de la Boétie (extrait)

Ainsi s’exprimait Étienne de la Boétie
dans son fameux « Discours de la servitude volontaire » écrit en 1549
par un jeune homme de dix-huit ans… Texte décidément incroyable et
inoxydable, pétillant d’intelligence et d’impertinence, qui fera la
matière première de notre petit spectacle itinérant de la saison, que
jouera Antoine Caubet (comédien et metteur en scène associé à cette
maison) dans les écoles, les associations, les cafés, les appartements –
nous en reparlerons !

Si nous avons tenu, Antoine et moi, à
vous faire entendre ces mots de La Boétie en exergue de cette ouverture
de saison, c’est pour plusieurs raisons :

  • On se disait qu’au moins la soirée commencerait bien, la suite étant moins sûre…
  • On
    donnait ainsi la parole, pour vous souhaiter la bienvenue, à un
    écrivain, histoire de redire combien cette maison de théâtre est d’abord
    dédiée aux auteurs, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui, car c’est
    grâce à eux que nous autres, les interprètes, pouvons œuvrer à nos
    spectacles et tenter à travers eux de comprendre quelque chose de notre
    réel.
  • Parce que ce
    texte met d’emblée les pieds dans le plat, cette nouvelle saison
    intitulée « De gré de forces » ayant l’insigne prétention de faire
    frotter théâtre et politique tout au long de sa programmation ;
  • Parce
    que La Boétie attaque la question du pouvoir et de la liberté de
    manière étonnamment contemporaine : non du côté de ceux qui ont
    l’autorité mais de ceux qui la supportent ; non du seul point de vue de
    l’analyse politique, mais par de multiples biais, en prenant toujours en
    compte la complexité et les contradictions de notre humaine condition :
    La Boétie tente de comprendre le pouvoir et la servitude à la fois en
    tant que philosophe, moraliste, politologue, historien, anthropologue,
    psychologue, et aussi en tant que simple citoyen, capable d’indignation,
    voire de colère.
  • Et
    surtout, La Boétie n’assène pas des vérités sorties tout droit de la
    cuisse de Jupiter, il ne se positionne pas comme maître à penser ni
    comme détenteur de vérité : il avance pas à pas, poussé par la curiosité
    ou l’incompréhension, il questionne sans cesse et ose remettre en
    question ce qui semble le plus évident, nous poussant, nous autres,
    lecteurs d’hier et d’aujourd’hui, à se questionner avec lui, sur le
    monde et sur soi, c’est-à-dire à faire usage de notre propre liberté. Si
    l’on pouvait, à son exemple, inventer un théâtre qui redonne un peu à
    tout un chacun le goût de sa propre liberté de vivre et de penser, on ne
    serait peut-être pas tout à fait inutile…
Imaginer
une saison qui questionne « théâtre et politique » signifie évidemment
pour moi, tout nouveau directeur que je suis, de rendre hommage à celles
et ceux qui, il y a presque quarante ans maintenant, ont construit à la
force du poignet cette maison de théâtre dans une fabrique de
cartouches laissée en friche par l’armée française : du théâtre dans un
lieu où se fabriquait la mort par balle, tout un symbole !

Comme toute la Cartoucherie, le Théâtre
de l’Aquarium a puisé ses forces d’utopie et d’invention dans le
tourbillon de mai 68 et le rêve d’une autre société : on peut
aujourd’hui ricaner sur cette époque, sa naïveté ou son arrogance, mais
c’est bien la dernière fois que les français - ou, en tout cas, une
grande partie de la jeunesse de ce pays a cru qu’il ne tenait qu’à elle
de s’inventer son propre avenir. Même illusoire, cette foi, cette
espérance a renversé quelques montagnes et transformé en profondeur
notre société.

Ici, comme chez nos voisins de La
Cartoucherie, comme dans bien d’autres théâtres de France et d’ailleurs,
une équipe de comédiens, de dramaturges, de techniciens ont inventé une
autre façon de penser et de vivre le théâtre, à la fois au quotidien,
et à travers les spectacles proposés au public. Le collectif de
l’Aquarium trouvait son inspiration directement dans la société
contemporaine, là où s’exerçait le pouvoir, que ce soit à l’usine, à
l’école, dans les milieux des affaires, du journalisme ou parmi les
dirigeants, et il a su chaque fois se fabriquer de nouveaux outils de
création et de nouveaux vocabulaires scéniques.

Ces spectacles, comme tant d’autres à
l’époque, étaient évidemment l’occasion privilégiée de débats, de
réflexion partagée avec les spectateurs : le théâtre avait alors le
droit et le devoir de parler politique, puisqu’il était encore au centre
de la Cité.

Qu’en est-il, quarante ans plus tard ?
Après l’avènement au pouvoir d’une gauche rapidement plus encline à
gérer le réel plutôt que de le transformer, et qui nous aura appris le
pire, c’est-à-dire le désenchantement ; après la chute du mur de Berlin
et la fin des « grands desseins » ; après la restauration d’une droite
de plus en plus décomplexée, c’est-à-dire cynique, qui ose nous faire
croire qu’elle réforme alors qu’elle détruit, qu’elle nous protège alors
qu’elle alimente la méfiance et la haine ; depuis le retour partout en
Europe d’un certain populisme nationaliste voire xénophobe, qui s’appuie
sur la démagogie et l’ignorance pour flatter ses électeurs ; depuis le
triomphe planétaire des mass-médias et de la télévision-poubelle, et le
dénigrement de plus en plus affiché en haut lieu de ce qui devrait
assurer nos démocraties contre le retour de la barbarie : à savoir
l’éducation et la culture, est-il encore possible de croire, comme les
fondateurs de cette maison, il y a quarante ans, que le théâtre peut
changer le monde ?

La réponse est dans la question. Hélas.
Aussi vous épargnerai-je ce soir les grands discours ronflants sur le
théâtre-citoyen, dernier bastion de résistance contre la marchandisation
du monde, sur la salle de spectacle comme dernier espace où s’exprime
encore la démocratie en acte, ou sur la création comme geste par essence
politique qui fait trembler chaque soir de représentation la société
sur ses bases – désolé, je n’y crois pas (pas plus sans doute que ceux
qui les expriment), et cette fatuité même me dégoûte.

Comment cependant ne pas sombrer dans la
nostalgie ou le renoncement, ou pire dans le cynisme ? Comment, du haut
de nos doutes et de nos fragilités, préserver au quotidien les valeurs
essentielles qui nous ont fait choisir, à un moment de notre vie, ces
drôles de métier de la création ? Comment continuer à croire malgré tout
que nos spectacles ne sont pas que pur divertissement pour le public,
que leur inutilité notoire n’est peut-être pas complètement sans effet
sur ceux qui les regardent ?

Par notre propre exigence artistique,
déjà, qu’il faut maintenir et épanouir contre vents et marées, malgré
des subventions de plus en plus serrées, et donc des temps de
préparation, de répétitions toujours plus courts - malgré notre
découragement aussi, possible. Il faut continuer, malgré les sirènes du
marché, à parier sur la qualité de nos spectacles, la rigueur de nos
choix, la liberté de nos désirs : le spectateur nous en sera toujours
gré.

Car, non, quoiqu’on en dise, le public
n’est pas stupide, non, les spectateurs n’aiment pas qu’on les méprise,
oui, ils vous respectent de se sentir respectés, oui, ils ont soif
d’histoires dans un monde qui ne raconte plus que des faits-divers ou
des catastrophes, ils ont soif d’étonnement, de découverte et de
complexité, dans un monde qui promeut au rouleau-compresseur
l’uniformité, le déjà-vu et la platitude des images et des idées.

Encore faut-il que la rencontre ait
lieu, dans ce face à face mystérieux de la scène et de la salle.
C’est-à-dire qu’il faut déjà que les gens viennent au théâtre, et qu’une
fois là, ils soient prêts à dialoguer avec les œuvres – et l’on sait
bien que ni l’un ni l’autre ne sont plus évidents (si cela ne l’a jamais
été, d’ailleurs). A nous, théâtres de service public, d’aller à la
rencontre de ceux qui pensent que « le théâtre, ce n’est pas pour nous »
et leur prouver le contraire ; à nous de faciliter autant que possible
la venue au théâtre, et d’en faire pour tous un vrai moment de plaisir
et d’émotion, un moment d’expérience autre et partagé.

C’est pourquoi, à l’Aquarium, avec nos
tout petits moyens et notre toute petite équipe, nous avons prévu ici
aussi moult rencontres entre les artistes et les spectateurs, dans ces
murs ou à l’extérieur, en amont et en aval des représentations – avec
une priorité assumée en direction de monde scolaire, auquel nous
réservons toute une série d’ateliers pratiques à la carte (je vous
invite au passage à venir à l’Université d’automne de l’ANRAT, grand
militant de l’éducation artistique, qui aura lieu ici-même et dans toute
la Cartoucherie, du 23 au 25 octobre).

C’est pourquoi toutes les
créations-maison proposent des répétitions publiques ouvertes à tous,
tandis que le groupe des « acolytes » pourra suivre, lui, tout le
processus d’une création de A à Z.

C’est pourquoi nous imaginons chaque
saison au moins un spectacle itinérant qui peut se jouer partout, en
appartement, en classe, en association, pour rencontrer de nouveaux
spectateurs dans la plus grande proximité.

C’est pourquoi nous avons ouvert un
atelier amateur hebdomadaire (animé par Antoine, et qui marche le feu de
dieu !), et proposons aux jeunes et aux adultes une journée
d’initiation au théâtre le 16 octobre, dans le cadre de « Faites du
théâtre ! ».

C’est pourquoi nous sommes ravis de
collaborer avec l’association « Postures » qui promeut l’écriture
contemporaine au sein des collèges et des lycées, comme nous serions
ravis de poursuivre les « Dramaturgies aux conservatoires » qui, à
l’initiative d’Aneth, permettaient à des apprentis-comédiens de
conservatoires municipaux de se constituer en comités de lecture et de
défendre des auteurs d’aujourd’hui (j’en parle au passé puisque Aneth,
malgré 25 ans d’expérience et de compétence, vient d’être brutalement et
stupidement rayé de la carte par le Ministère de la Culture).

Côté jeunesse et formation, mais
professionnelle, cette fois, nous organiserons en juillet/août la
deuxième session du « Festival des Ecoles du théâtre public » qui vous
permettra, chers spectateurs, de découvrir les jeunes comédiens formés
durant trois ans dans les écoles nationales supérieures d’art dramatique
de France et de Navarre, à travers leurs spectacles de sortie, par
lesquels ils font leurs premiers pas professionnels, ici-même, mais
aussi dans toute La Cartoucherie (puisque ce projet n’est possible que
grâce à l’hospitalité de nos voisins).

Et comme j’en suis à vous raconter tout
ce qui se passe ici, qui n’est pas toujours visible au public, je
re-précise que chaque fois qu’une salle est prise par un spectacle,
l’autre est occupée autant que possible soit par un stage professionnel,
un chantier de recherche, par des répétitions, des présentations
professionnelles de spectacles, de maquettes, de lectures.

Côté écriture, d’ailleurs, nous
reprenons dès la mi-octobre nos « Lundis en coulisse » mensuels, qui
permettent à des comédiens et à des metteurs en scène de découvrir « à
chaud » des textes inédits, et nous accueillons en résidence d’écriture
chaque saison deux auteurs francophones, l’un, Jean-François Caron, qui
est déjà parmi nous et qui nous vient de Montréal, l’autre, Hilaire
Dovonon, qui nous rejoindra au printemps depuis le Bénin, pour achever
ici aussi une nouvelle pièce, grâce à l’accompagnement précis et
précieux du collectif « A mots découverts », associé à cette maison,
grâce au soutien indéfectible de l’Association Beaumarchais et de l’amie
Monique Blin.

Bref, comme vous le voyez, cette maison
est une ruche. Car notre seule richesse ici, c’est l’espace : autant
qu’il profite à un maximum de monde. Cela aussi, c’est un peu de la
politique.

Mais si nous dépensons autant d’énergie
dans l’action culturelle et les relations publiques, ce n’est pas tant
pour faire du chiffre et bourrer nos salles (unique préoccupation de nos
chers gouvernants), mais parce que nous croyons encore, parce que nous
savons d’expérience que le théâtre, comme tous les arts vivants, peut
être une vraie bouffée d’oxygène pour tout citoyen, qu’il soit jeune ou
vieux, jaune ou vert, rom ou pas rom, on s’en fout : ce qui nous
intéresse, c’est la qualité de la relation avec les gens, le souci
qu’ils se sentent ici chez eux, et qu’ils puissent toucher du doigt aux
plaisirs et aux exigences de l’art théâtral qui s’adressent directement à
eux tous, évidemment.

Précisons au passage que tout ce travail
de rencontre, dans nos murs comme à l’extérieur, n’est possible que
grâce aux indispensables ambassadeurs et partenaires que sont les
enseignants et les acteurs socio-culturels qui, eux aussi, se battent au
quotidien pour défendre tant bien que mal une certaine idée de la
dignité humaine dans notre société.

Chaque jour qui passe, et cela depuis
des siècles (depuis les grecs, peut-être), on nous décrète la mort du
théâtre – faut croire que cette drôle d’activité a du ressort pour
résister à cette permanente condamnation à mort…

Si le tort du théâtre est d’être démodé
voire "has been", comme on nous le répète à l’envi, parfait, qu’il
cultive son "inactualité" : c’est-à-dire qu’il nous parle du monde et de
nous-mêmes d’un peu de côté, en décalé. C’est par ce décalage, par
cette distance avec nous-mêmes et notre actualité que l’on pourra sans
doute redonner de l’épaisseur, de la perspective à notre présent, et
commencer à y voir clair à nouveau.

Si le tort du théâtre est d’être lent,
parfait, continuons à prendre notre temps, à ralentir les choses quant
tout va trop vite et devient du coup illisible, continuons à nous donner
le temps de la recherche, de la rêverie, du détour, de l’erreur,
continuons de nous octroyer le temps de regarder, d’apprendre à
regarder, à écouter, pour pouvoir se laisser toucher.

Si le tort du théâtre est de trop
privilégier le verbe, parfait, continuons à laisser aux mots leur
pouvoir d’évocation, de vibration, laissons la place aux imaginaires des
spectateurs, sans bétonner d’avance l’espace de la représentation
d’images pré-digérées et saturées.

Si le tort du théâtre est de ne pas
proposer des messages clairs, tellement pratiques pour les paresseux et
si rassurants pour les crétins, parfait : continuons à y creuser
l’incroyable complexité des hommes, cherchons toujours à les comprendre,
sans les juger, sans les enfermer, sans les mépriser.

Essayons déjà de poser les bonnes
questions, c’est déjà pas si facile, et laissons le spectateur y
répondre, s’il le souhaite. Reconnaissons ce qu’il y a sans doute
d’universel dans l’humanité, par delà les siècles et les continents, et
en même temps ce qui nous différencie irréductiblement, d’une culture à
l’autre, d’une époque à l’autre. Travaillons dans cette tension, dans
cet inconfort : au moins, nous resterons vivants.

Si le tort du théâtre est de toucher
trop peu de spectateurs par rapport à la télévision, au cinéma
commercial ou à l’image numérique, parfait : profitons-en pour échapper
aux publicitaires et aux audimats, privilégions la qualité de l’accueil
et de la rencontre avec les personnes, les individus, n’oublions jamais
que LE public, ça n’existe pas, qu’il est toujours pluriel, multiple, et
donc insaisissable, immaîtrisable, et c’est tant mieux.

Bref, le théâtre sera d’autant plus
politique et pertinent qu’il s’efforcera d’être absolument lui-même,
fier et modeste à la fois, ouvert et rigoureux, joueur et responsable.
C’est juste ce qu’on essaie de faire ici, dans cette maison, avec vous
et pour vous. C’est cela aussi qu’on essaie de vous faire partager, avec
tous les artistes invités ici à créer et à réinventer les poèmes et les
visions de Hugo, de Foucault, de Quéinnec et de Piemme qui dessinent
cette saison.

Saison qui ne changera certes pas le
monde. Mais qui nous permettra de croire qu’il est possible, qu’il est
de notre devoir même d’y rêver encore, à notre mesure, avec notre
obstination. Comme disait le grand écrivain et dramaturge Sony Labou
Tansi :

« La honte n’est pas de rêver, mais de ne plus rêver. »

François Rancillac,
17 septembre 2010

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