UN THÉÂTRE DE PLAIN-PIED

Après le Théâtre du Peuple de Bussang, après La Comédie de Saint-Étienne (que j’ai codirigée aux côtés de Jean-Claude Berutti, durant sept années de bout en bout heureuses et passionnantes*), me voici à la tête du Théâtre de l’Aquarium : trois lieux aussi dissemblables que possible, mais tous trois nés de l’utopie, créés de toutes pièces par des artistes qui croyaient dur comme fer, contre tous les cynismes d’hier et d’aujourd’hui, que le théâtre n’a de sens que s’il est fondamentalement public : s’adressant de prime abord à tout citoyen, quelque soit son origine, sa culture, ses moyens. Evidemment, c’est chaque fois intimidant d’arriver sur les traces d’un Maurice Pottecher, d’un Jean Dasté ou de ce collectif d’hommes et de femmes qui, dans la mouvance de l’après 68, et à la suite du Théâtre du Soleil, investirent à mains nues ce bâtiment militaire de La cartoucherie pour en faire un théâtre : un lieu de vie.

Cela en impose, mais cela donne aussi des forces et des raisons de se battre encore, de créer toujours contre le désenchantement d’un siècle qui n’en finit pas de finir…

L’Aquarium est depuis l’origine une maison de création, un « théâtre de plain-pied »** qui résonne encore des magnifiques spectacles du collectif, puis de ceux signés par Jean-Louis Benoit, Didier Bezace et Jacques Nichet. A la suite de Julie Brochen, qui reprit le flambeau en 2002, c’est désormais à l’Aquarium que j’inventerai le théâtre qui me cherche.

Et comme j’aime depuis toujours travailler en « binôme » (c’était le nom de ma première compagnie, fondée en 1983 avec Danielle Chinsky), j’inviterai durant trois ans un metteur en scène associé à œuvrer à mes côtés, avec toute l’équipe de l’Aquarium : Antoine Caubet, dont je goûte autant les spectacles, la réflexion que l’humanité, sera mon premier compagnon de route.

Et bien sûr, d’autres artistes invités présenteront ou créeront chez nous leurs rêves de théâtre, tout au long des saisons à venir. Chaque création sera comme il se doit l’occasion de moult rencontres en amont et en aval avec les publics, fidèles ou néophytes, invités à entrer dans la « cuisine » de nos répétitions.

Mais nous irons aussi les rencontrer in situ, grâce à de petites formes théâtrales jouées en appartement, en milieu scolaire ou associatif, à Paris et en banlieue, en quête de nouveaux regards…

L’Aquarium sera aussi dédié au travail « invisible ». Car, si ce théâtre est sous-doté en moyens, il dispose de ce luxe essentiel qu’est l’espace. Tandis donc qu’un spectacle se jouera dans une salle, l’autre sera dévolue à l’essai, à l’esquisse, à la rencontre, à la formation, bref : au partage des questions que suscite inépuisablement cet art de la représentation, qui n’est jamais autant vivant que lorsque, toujours de plain-pied avec le réel, il prend le temps (et le risque) de se réinterroger. Ce devrait être une évidence, mais ça en devient aujourd’hui presque une utopie – digne de l’Aquarium, donc.

François Rancillac
Texte écrit pour sa première saison au Théâtre de l’Aquarium

*Ayant été nommé bien tardivement, je n’aurais jamais pu bâtir la première saison de l’Aquarium sans l’indéfectible soutien de La Comédie, de son directeur et son équipe : reconnaissance éternelle !
**Merci à Karen Rencurel, à qui j’emprunte cette heureuse formule.

/ Identité du Théâtre de l'Aquarium (affiches et tracts) : © Pascal Colrat pascalcolrat.fr / Site internet : © Tada machine tadamachine.com